humeur·voyage

La Bretagne, je l’aime et je la quitte.

Je pense que c’est bien la quinzième version que j’écris de ce texte, là où d’habitude deux jets voire un seul sont suffisants. Conclusion : mon rapport à la Bretagne est dense et pourrait être un véritable essai… (n’ayons pas peur des mots) anthropologique.

La Bretagne se conte et se raconte. Je pourrais te parler, à coups de grandes envolées lyriques, des falaises et des tempêtes, de ses rois qui ont construit et façonné une terre de légendes. Je pourrais te conter l’Ankou et les korrigans, te dire que les forêts restent magiques et qu’on danse toujours en Bretagne. Ajouter qu’elle est belle, moderne et enthousiaste. Qu’elle voit vivre certains des plus grands festivals d’Europe, qu’elle est riche de diversité et d’authenticité. Je pourrais rajouter que bien que son Histoire soit millénaire et ses traditions… bah des traditions, elle vit par sa jeunesse et son caractère. Je pourrais continuer en disant que Bécassine n’est toujours pas sa cousine et que, nom de Dieu… elle a dépassé l’ère de la charrette et des sabots. Qu’elle est pleine de mondes : la terre, la mer, les villes et les campagnes ; les industries, les champs et la culture (culturelle, j’entends). Qu’elle avance au rythme de la technologie sans perdre ce qui la caractérise. Mais qu’elle est définitivement plus que le beurre salé, les vaches et la cornemuse. Oui, oui… Je t’assure. Si ça te dit,  laisse-moi te raconter pourquoi,  pour moi,  la Bretagne est plus que ce qu’elle laisse paraître.

La Bretagne, une identité intrinsèque

En fait, tout ça je m’en fous un peu parce que la Bretagne, je ne me l’approprie pas. Ces clichés qui font fantasmer les touristes ou pas fantasmer ceux qui la dédaignent sont sûrement ce que tu en connais. Ils font partie de l’univers breton sans que je me pose de questions. J’aime ses légendes et ses traditions,  son Histoire et son ouverture sur le monde. Mais nan, raconter ce coin de terre,  c’est raconter tout le reste, que c’est tout ce qu’il y a derrière qui fait naître un sentiment d’appartenance… ou pas.

Née dans une famille de militants, j’ai vécu avec la Bretagne depuis toujours. Je la porte par mon prénom et elle coule de source dans ce que je perçois du monde. En m’appelant Olwen, mes parents ont marqué une identité que je ne mesure peut-être pas encore et que je n’ai pas maîtrisée pendant trèèèèèès longtemps. Elle est là, malgré moi. Et de fait, c’est bien un choix fait par mes parents au tout départ. Alors du coup, j’ai vachement fait avec. Longtemps. Avec un prénom pareil, tu es forcément cataloguée à la première minute. S’en suit alors, que tu le veuilles ou non, le regard de l’autre, ses questions, son jugement. Parce que c’est facile d’avoir un avis sans savoir. Et ça, ça a beaucoup entraîné une défense excessive, une meurtrissure, une honte, une fierté mal placée, un signe de reconnaissance aussi, voire, un brin de communautarisme. La Bretagne a fait partie de chaque échange social de ma vie, de l’école jusqu’à mes relations amoureuses et même là où j’aurais peut-être préféré qu’on l’oublie.  Parce que ce lien est complexe et difficile à résumer,  parce qu’il n’est pas que géographique et pas que culturel non plus. Même en Bretagne, le rapport à elle est compliqué parce qu’il existe quelque chose dont on parle peu mais qu’une thèse entière ne suffirait pas à raconter : le complexe (tu sais : Bécassine, les chapeaux ronds  etc. (Ce que toi tu connais,  ce que moi je rejette)). Souvent subie avant de l’assumer, mon parcours a fait que j’ai cessé de la revendiquer. Si on résume, culture familiale = tu ne dois pas en avoir honte versus culture nationale = c’est quand même des clichés bien relous. C’est pas toujours simple quand t’es gamin, faut bien le dire.

En fait, le rapport à la Bretagne pour un Breton, se vit un peu comme n’importe quoi d’intrinsèque à soi. Un peu comme le lien qu’on a avec ses parents, celui qu’on croit indéfectible et naturel et qui passe par l’indifférence, la revendication, la frustration, le rejet (et pas dans le même ordre pour tout le monde, hein)… le lien auquel, finalement, on donne la forme qu’on souhaite lui donner, une fois qu’on arrive à maturité.

Du coup, après être passée par la honte à l’école et auprès des camarades, la revendication quand j’ai découvert la LV3 breton au lycée et puis limite du militantisme en me trouvant en fac de breton (ouais, ouais… ça existe bien), j’ai pu comprendre que la Bretagne fait complètement partie de moi, malgré moi, et d’un autre côté, elle fait aussi partie de moi parce que culturellement acquise et apprise, mais seulement dans cette volonté de porter cette conscience de la Bretagne. Pour autant, les milieux communautaires à tendance communautariste m’ont fait taire cette identité que je trouvais finalement encombrante. Je ne savais plus quoi en faire. Too much. Un extrême indéfinissable qui finit par stigmatiser et sectariser si on l’applique à un principe sociologique.

Et donc, petit à petit depuis l’enfance, j’ai appris à vivre la Bretagne discrètement. Parce qu’elle a toujours été la partie de mon identité la plus vulnérable (trop facilement « moquable ») mais aussi la plus précieuse (trop fragile). Mais cette conscience-là, celle de sa fragilité, c’est souvent dans l’affrontement face aux autres qu’il faut l’expliquer. Du coup, dès le collège, mon rapport à la Bretagne est quelque chose qui n’appartient désormais plus qu’à moi. Comme une intimité dont la moindre moquerie à son égard serait une agression. Souvent tue pour la garder intime et proche de moi, pour préserver ce rapport privilégié à elle, garder sa préciosité intacte. Elle est là sans être là. Je joue le jeu de la provinciale offusquée, celui de la Rennaise offusquée par d’autres Bretons (ben oui, parce que même entre nous, y a des degrés de bretonnitude pour certains). Je peux jouer celui de la Bretonne pleine de fierté (même si au fond, c’est simplement le jeu de revendiquer des clichés). Mais en fait je m’en moque (maintenant). Il n’y a que moi qui sais ce que j’en pense, et comme j’aurai droit à tous les clichés de toute façon, autant jouer le jeu de la plaisanterie plus que de la justification : ça meuble. Parce que c’était peut-être le problème aussi, comme celui de tous ceux qui choisissent de militer : c’est d’entrer toujours dans la justification. Même quand l’autre en face ne demande rien. Être sur la défensive, quoi. Prouver à l’autre qu’il a tort dans ses propos alors que non… il s’en fout tout simplement ou il ne sait juste pas.

La Bretagne, une conscience

Et puis il y a 2 ans, presque jour pour jour au moment où j’écris ces lignes, j’ai pris une claque parfaitement inattendue : ma grand-mère est morte. La claque, ce ne sera finalement pas tant le deuil de ma petite mammig… non, parce que la mort en Bretagne, c’est juste une nouvelle perception de celui qui meurt. Il reste dans les parages, d’une manière ou d’une autre. Il nous fout la paix tout comme on lui fout la paix mais il est là. Et puis c’est l’ordre des choses. Non… la claque, c’est ce que j’ai compris en voyant la peine autour de moi. Hormis pour la famille, au-delà d’une mère, d’une sœur, d’une tante… les personnes présentes pleuraient un lien avec la Bretagne. Il m’aura fallu 2 ans pour mettre un mot sur ce deuil mais je crois que je le tiens : héritage. C’est tout con, hein ?! Mais je t’assure qu’il faut le saisir ce Bro Gozh entonné gravement autour d’une tombe pour ressentir ce qui se délite.

Mais c’est bien ça. Elle incarnait un lien entre le passé et le présent, celui d’un mouvement et d’une époque de désaveu pour la Bretagne. Le complexe, le désamour etc. Enfin tu vois, quoi.

Un jour, ma grand-mère nous a dit, à nous ses petits-enfants :

« Je suis heureuse de voir un monde où mes petits-enfants sont fiers de dire qu’ils sont Bretons. »

Ca vous pose le décor, hein… et ça vous donne une idée de l’ampleur du complexe qu’elle a vécu. Ce complexe, on pourrait en reparler mais, déjà c’est pas tellement le sujet et puis pour moi, ça veut juste dire qu’il y a bien un truc qui chiffonnait il y a 50 ans quand même. C’est là que je comprends pourquoi son monde à elle était le cercle celtique, sa lande bretonne et les copains du mouvement. C’était aussi son héritage à elle, celui de son père. Elle avait trouvé son incarnation de cet héritage. Ou peut-être qu’elle ne s’était jamais posé la question non plus. Ça, je regrette de ne pas lui avoir demandé.

Alors bon, ce complexe, c’est aussi une question de transmission, hein. Il serait bon de voir à ne pas perpétuer ce truc malsain qui se mue presque systématiquement en farouche anti-parisianisme. Mais c’est un peu partout pareil ailleurs qu’à Paris finalement.

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Et puis quand j’ai compris qu’un lien avec cet héritage se rompait, je me suis rendu compte que c’était peut-être la chose la plus spéciale qu’elle m’ait transmise et que mes parents me transmettent également.

Et puis je suis partie vivre à Paris. Sacrilège pour les Breizhoù puritains, abandon pour d’autres… c’est encore un autre regard qui se pose sur moi mais surtout mon rapport à la Bretagne qui a brutalement changé. La culpabilité (un peu) de la quitter : comme trahir ses racines et ce que mes parents m’avaient transmis. Du coup, j’ai cessé de parler breton, d’apprendre les danses de mon pays, je ne cherche plus un Breton partout où je vais et surtout, j’ai voulu être définie par autre chose qu’être Bretonne.

Aujourd’hui, je vis toujours à Paris, je ne cherche pas plus mes compatriotes, je ne parle pas plus le breton… mais par contre, je crois que j’emmerde profondément ceux qui n’iront pas comprendre pourquoi parler de la Bretagne, ça ne se fait pas sans savoir ce qu’elle est, ce qui la compose et pourquoi entendre parler de « biniou » et de danse à petits doigts, ça me gonfle. Si tu ne veux pas savoir, bah tu ne m’en parles pas. Point barre. Si t’es pas prêt à entendre tout ce que je peux t’en raconter, ne demande rien mais surtout ne juge rien.

Alors ok…La cornemuse c’est pas forcément simple pour l’oreille, le petit doigt, oui il morfle un peu, l’Ankou il peut foutre les chocottes (alors qu’il est quand même bien cool), la pluie ça peut être pénible et un bain de mer en Bretagne, faut pas être frileux. C’est dissonant pour toi, inconnu, froid ou juste trop « tradi » ? Viens voir et gratte un peu le vernis, si ça te dit. Je serai là pour t’en parler. Parce que c’est facile de faire des clichés de ce qui caractérise, c’est juste derrière tout ça que la Bretagne vit pépère en attendant que tu la cherches.

Il m’aura fallu 30 ans et du touche-à-tout breizhou pour comprendre que, finalement, elle se vit bien en silence, cette appartenance. Morvan Lebesque avait déjà très bien résumé les choses en 1970 dans Comment peut-on être Breton ?. Certains l’affichent, d’autres s’impliquent. Il y a ceux qui préfèrent en parler, ceux qui choisissent de l’étudier. Ceux qui la vivent par la musique quand d’autres le font par la langue. Nul besoin de la revendiquer avec aigreur et fracas, la vivre à sa façon, c’est bien ça qui fait sa transmission.

Je ne suis ni fière ni indifférente. C’est à moi, c’est comme ça et pas autrement en fait.

Merci grand-mère.

Merci mes parents.

Olwen R.

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Je n’ai trouvé aucune chanson, aucune parole qui définisse mieux l’ambiguïté de l’identité bretonne que ce texte de Morvan Lebesque. Tri Yann en a fait une musique : La Découverte ou l’Ignorance (là, je te laisse juge, hein).

Le breton est-il ma langue maternelle ?
Non ! Je suis né à Nantes où on n’le parle pas.
Suis-je même Breton ???… Vraiment, je le crois…
Mais de pure race !!!… Qu’en sais-je et qu’importe ?
Séparatiste ? Autonomiste ? Régionaliste ?
Oui et non… Différent…
Mais alors, vous n’comprenez plus :
Qu’appelons-nous être Breton,
Et d’abord, pourquoi l’être ?

Français d’état civil, je suis nommé Français,
J’assume à chaque instant ma situation de Français.
Mon appartenance à la Bretagne
N’est en revanche qu’une qualité facultative
Que je peux parfaitement renier ou méconnaître…

Je l’ai d’ailleurs fait…
J’ai longtemps ignoré que j’étais Breton…
Français sans problème,
Il me faut donc vivre la Bretagne en surplus
Ou pour mieux dire, en conscience…
Si je perds cette conscience,
La Bretagne cesse d’être en moi.
Si tous les Bretons la perdent,
Elle cesse absolument d’être…

La Bretagne n’a pas de papiers,
Elle n’existe que si à chaque génération
Des hommes se reconnaissent Bretons…

À cette heure, des enfants naissent en Bretagne…
Seront-ils Bretons ? Nul ne le sait…
À chacun, l’âge venu, la découverte… ou l’ignorance

 

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